Rouret (Le)
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Au début de ce siècle, je suis un petit village du midi bien caché au milieu de mes collines. J'entends parler d'avions, je n'ai pas encore vu d'automobiles, on parle d'électricité. Je compte 604 habitants. Les gens sont durs au travail, pas une parcelle de ma terre qui n'échappe à la culture, les récoltes sont bonnes. En 1910, avec le modernisme le tram arrive, j'en suis heureux. Etreint par l'émotion, je me souviens encore du premier matin de son arrivée, la joie et les applaudissements.
C'est la Belle Epoque. En 14, des nuages noirs : la Grande Guerre, je vois partir mes jeunes, je suis triste, presque honteux, de ne pas pouvoir les accompagner. A Grasse, on transforme les hôtels en hôpitaux militaires pour les soldats blessés au front, Je pense à mes jeunes et, durant 4 années, j'attends. Quelques-uns uns reviennent peu à peu, j'en suis heureux, car ils se penchent à nouveau sur ma terre pour s'occuper d'elle. Le bonheur va pouvoir refleurir.
Avec les années folles arrivent le jazz et la culture américaine. Je me suis endimanché pour danser, pour fêter St Pons et St Pierre.
Puis, les aléas du franc, le crack boursier, la crise... En 1936, je compte 606 habitants.
En mai 1928, je régresse : mon tramway s'arrête, plus de voyageurs, les rails sont abandonnés, livrés aux herbes folles. Alors, je tombe amoureux d'une guimbarde qui roule sur mes chemins, un engin magnifique à la carrosserie rutilante, arrogante avec ses énormes lanternes, elle s'arrête souvent devant l'église.La guerre, encore, la Seconde. Une menace totalitaire obscurcit le monde. Je les revois parfois mes gens dans ma mémoire, les départs, l'occupation, la résistance, la libération. La paix revient. A la fin de la guerre, je compte 545 habitants.
Lentement tout ce qui rythme les travaux des champs reprend, la cueillette du jasmin, les vendanges du Haut Collet, la fenaison, le séchage des figues. Je vois naître de nouveaux amours, je fête toutes les noces, les bonheurs, les enfants. La cueillette des fleurs à parfum, des olives, continue de rythmer mon quotidien. L'Indochine, une Guerre lointaine.
On me débarrasse de mes rails, On prépare un projet de grand route, il paraît qu'on va gagner trois minutes pour aller à Grasse.
1954 : la France mobilise : L'Algérie, Encore les jeunes qui s'en vont.
Les anciens roulent lentement leurs cigarettes. Ils se taisent, ils sont pensifs.
1956 : Un hiver rude où la neige dure pendant 15 jours rendant tous les travaux impossibles.
Une nouvelle République, la V EME, le baby boum rajeunit le pays.
La grand route est finie. J'ai mal, elle me défigure, tous me traversent maintenant sans me voir. Je connais à ce moment là des étés merveilleux, propices aux cultures, mais petit à petit, mes gens lâchent ma terre, ils partent travailler en ville, en usine, au bureau ou sur des chantiers de construction, c'est la modernité.
Pour ceux qui restent, je discute à voix basse avec le vent, la pluie et le soleil pour qu'ils les épargnent, pour qu'ils épargnent nos jasmins, nos roses, nos vignes, nos oliviers.
Je croyais que je les garderais courbés sur ma bonne terre. Trop tard ! ils arrachent mes jasmins, mes rosiers, mes vignes. Alors discrètement j'ai eu de la peine, je n'étais pas assez fort, pas assez riche pour les retenir. C'est le triomphe de la télé, des vacances, de l'automobile
Mes restanques sont abandonnées. Doucement, je m'assoupis, je rêve au passé, j'essaie de le retenir, j'ai l'âme nostalgique.
La terre se vend, change de mains, on construit pour tous ceux qui m'aiment, qui arrivent avec d'autres, ils s'installent, ils ont une autre idée pour moi, profiter en famille de la qualité de mes sites. Alors, j'ai accueilli des maisons sur mes collines, des enfants dans les écoles et sur les chemins. Partout la vie reprend, s'égaye, elle a besoin de place J'en ai, au soleil, au milieu des oliviers. En 1968, je compte 1.208 habitants Je reste beau, vivant, j'aime mes gens. Ils ne m'ont pas trahi. Je m'habitue à ma grand route, j'oublie la blessure. Chez Esprit ou chez Tonin NAVELLA on joue à la manille, aux boules.
Chez Simone, aux Sans Soucis on accueille du monde. En ce temps là j'accueille toujours une usine à parfum, " La parfumerie BOUIS ", personne ne s'en étonne. La vie bat son plein.
Aujourd'hui, en l'an 2000, je compte 3460 habitants. Je suis fier de ma Place, de mon église, du Collet, de Plan Bergier, mais je regrette l'absence d'une grande rue commerçante. Cela fait 20 ans qu'ils en parlent et que je l'attends ; j'y crois maintenant. Il n'y a dans ce projet de cœur de village aucune volonté d'urbanisation citadine et intensive. J'ai confiance en ce projet, à l'architecture provençale d'où se dégagera la chaleureuse ambiance des villages du midi.






















